CAN Maroc 2025 : « Quand les ombres de l'histoire pèsent sur les Léopards » Chronique du prof José Adolphe Voto

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La participation des Léopards de la RDC à la Coupe d’Afrique des Nations n’a jamais été un simple rendez-vous sportif. À chaque édition, le football congolais charrie avec lui une mémoire lourde, parfois glorieuse, souvent douloureuse. Mais cette CAN-ci aura été singulière : trois figures majeures de l’histoire politique congolaise - Patrice Lumumba, Moïse Tshombe et Mobutu Sese Seko - ont semblé, symboliquement, hanter le parcours des Léopards.


LUMUMBA, LE SUPPORTER DEVENU SYMBOLE 


Dans les tribunes, un visage s’est imposé comme une image virale et obsessionnelle : le supporter Lumumba. Drapé aux couleurs nationales, porté par les caméras et les réseaux sociaux, il est devenu malgré lui la star populaire de cette CAN. Mais au Congo, Lumumba n’est jamais un nom neutre. Il convoque immédiatement la mémoire du héros national, figure tutélaire de l’indépendance, martyr politique dont la mort reste une plaie ouverte dans la conscience collective. Ce surgissement du nom de Lumumba dans l’arène sportive a ravivé un passé plus complexe encore. Car dans la mémoire congolaise, l’Algérie n’est pas seulement un adversaire de taille. Elle est aussi liée, historiquement, à l’exil et à la fin tragique de Moïse Tshombe.


TSHOMBE ET L'OMBRE ALGÉRIEN 


Moïse Tshombe, figure controversée mais centrale de l’histoire post-indépendance, meurt en 1969 alors qu’il est détenu en Algérie, après le détournement de son avion, à cause de son implication dans l'assassinat de Lumumba. Dans l’imaginaire collectif congolais, cette page demeure obscure, chargée de soupçons et de non-dits. Dès lors, affronter l’Algérie dans ce contexte symbolique revenait à rejouer, inconsciemment, un vieux contentieux historique. Le football, terrain d’émotions brutes, n’échappe jamais totalement à la mémoire politique des peuples. Comment battre sportivement un adversaire lorsque l’Histoire, elle, n’a jamais été soldée ?


MAROC, TERRE D'EXIL ET DE PARADOXES 


Autre paradoxe troublant : la CAN se déroule au Maroc, pays qui abrite la dépouille de Mobutu Sese Seko, l’homme fort du Zaïre, chassé du pouvoir, mort en exil. Et pourtant, c’est sous Mobutu que le football congolais a connu ses plus grandes consécrations continentales, avec deux Coupes d’Afrique remportées par la sélection nationale et une participation à la coupe du monde. Ainsi, le Congo joue au Maroc, sur la terre qui garde le corps du président déchu, celui-là même qui avait fait du football un instrument de fierté nationale et de rayonnement continental. Le lieu, à lui seul, suffisait à convoquer les fantômes.


LES ANCIENS LÉOPARDS ET LA GLOIRE SANS RÉPARATION


À ces ombres politiques s’ajoute une autre présence, plus silencieuse encore : celle des anciens Léopards de 1974. Premiers représentants de l’Afrique noire à une Coupe du monde, ils portèrent le Congo sur la scène planétaire, au prix d' efforts immenses. Cette génération historique, entrée dans la légende sans jamais entrer dans la justice, attend toujours le paiement des primes de la FIFA détournées. Beaucoup sont morts dans l’oubli et l'abandon, d’autres vieillissent dans la précarité, mais leur revendication, elle, n’a jamais été enterrée. À chaque grande compétition, leur mémoire remonte à la surface comme une dette impayée de la Nation et du football mondial. Eux aussi hantent les Léopards d’aujourd’hui : car comment courir librement vers la victoire quand ceux qui ont ouvert la voie reposent sans réparation, avec pour seule récompense une gloire inachevée ?


LECTURE MÉTAPHYSIQUE D'UN MATCH IMPOSSIBLE 


Sur le plan métaphysique, difficile de ne pas voir dans cette confrontation Congo-Algérie une sorte de tribunal invisible de l’Histoire. Les vieux Léopards, Lumumba, Tshombe, Mobutu : des trajectoires antagonistes, des destins brisés ou controversés - et pourtant indissociables de l’identité nationale. Dans cette CAN, les Léopards n’ont pas seulement affronté une équipe adverse. Ils ont joué sous le poids des mémoires non réconciliées, des morts sans justice complète, des exils sans retour. Le football, miroir grossissant de la société, a absorbé cette charge symbolique.


Peut-être fallait-il d’abord gagner la paix avec notre propre histoire avant d’espérer gagner ce match. Car parfois, sur un terrain de football, ce ne sont pas les jambes qui flanchent, mais ce sont les fantômes qui s’invitent.


Chronique signée, prof José Adolphe Voto.

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